La guéguerre « Peinture/BD »: nouvelles du front!

 

« Le Collectionneur » – (Revue Azimut 2 – 2000)

Dans son essai « De l’essence du Rire » (1855, repris dans « Curiosités esthétiques ») Baudelaire, s’opposant aux « professeurs jurés de sérieux, charlatans de la gravité, cadavres pédantesques sortis des froids hypogées de l’Institut » lui reprochant de placer les « Caricatures » de Daumier au même niveau que les peintures d’Ingres ou de Delacroix, leur répond par un cinglant : « Le sage ne rit qu’en tremblant ! ». Le hiatus entre ces deux formes d’expression a longtemps perduré. Je l’ai vécu, traversé, mesuré, vérifié et déploré ma vie durant. J’ai toujours été sidéré de constater à quel point ces guerres picrocholines entre peinture et bande-dessinée, art conceptuel et peinture ou Beatles contre Rolling Stones ne servaient qu’à valider hâtivement l’annexion de certains pré-carrés dont la surface exploitable ne devait en aucun cas s’éparpiller au-
delà des frontières établies. Zones de chalandise trop bien définies pour ne pas être strictement partagées par un savant mandarinat, une élite d’épiciers entretenant le mythe d’une hiérarchie des genres pour mieux se partager les bénéfices de tel ou tel côté de la rue. Facilités de caisse et reconnaissance sociale. Tout regroupement par quartier et par activité ne se conçoit qu’à seule fin d’induire chez tous une identification spécifique bien plus efficace. Et pour cela il faut de l’exclusif, donc de l’exclusion. De précis périmètres entretenant un système normatif infaillible. Malheur à qui franchit les lignes. Honte aux unions transfrontalières. Tout au plus laisse-t’on à certains le loisir de regarder par le soupirail l’arrière-cour voisine : influences, inspirations captées, emprunts précis et circonstanciés, péristases diverses donnant l’illusion de l’égalité tout en renforçant l’étanchéité et la hiérarchie de chaque discipline. Une intégration artificielle de codes visiblement empruntés à la BD me fait penser à ces aristocrates parlant « peuple ». Ma vision diffère ainsi de celle de Di Rosa empruntant littéralement à la BD « Gros-Nez » tout son dictionnaire de formes. L’assimilation de ces caractères graphiques propres à la BD me semble plus riche dans le travail d’un Combas ou de Philip Guston, construisant un univers puisant aux racines des codes graphiques propres à la BD tout en investissant spécifiquement le champ pictural. La porosité entre les différents modes d’expression m’a toujours attiré, captivé, interrogé, mais paradoxalement au point de m’éloigner de la systématisation d’un pillage condescendant.

En sens inverse, l’appétit de consécration culturelle de certains dessinateurs de BD, complexés d’appartenir à un sous-genre méprisé des élites, m’a souvent paru grotesque lorsqu’ils s’échinent à agrandir des cases afin de les reproduire sur toile et singer tous les protocoles d’un art dit « majeur ». L’influence de l’art contemporain sur les récits graphiques se situe à un niveau bien plus profond, racinaire, certainement dans le décalage qui apparaît entre l’image et le texte, dans cet espace qui existe au-delà du style proprement dit. La mise à distance qui découle de cette influence conjointe de l’art et de la littérature permet à de nouvelles formes de récits graphiques d’exister.

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©Alain Garrigue (extrait de « Boulographies », La Graine a Rugi Editions)

 

 

 

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