Atelier sérigraphie

 

« Le Poulpe » (Sérigraphie 2 passages – 50×65 cm – Musée de l’Affiche – Chaumont – 2002)

J’ai déjà abordé la sérigraphie par le passé, notamment afin de réaliser la couverture de l’album « À Frounzz » édité par « Le Studio » en phagocytant l’atelier sérigraphie de Colomiers, grâce auquel j’ai pu me familiariser avec la technique proprement dite. Auparavant, j’avais eu l’occasion de réaliser (mais uniquement en pré-presse, ne concevant que le dessin, les sérigraphies étant ensuite confiées à un atelier professionnel) plusieurs ex-libris afin d’accompagner la sortie en librairie de mes albums BD, ainsi que plusieurs affiches (Musée de l’Affiche de Chaumont, Carnaval de Colomiers, etc…). En 2014, je me suis déjà équipé d’une grande presse à plat semi-automatique, mais en attendant de terminer les travaux de réaménagement de cet atelier spécifiquement dévolu à la sérigraphie en périphérie de Toulouse, j’ai décidé d’aménager une partie de mon atelier du centre ville afin de pouvoir produire estampes, multiples et livres sous l’égide des « éditions La Graine a Rugi », petite structure éditoriale que j’ai créé il y a quelques années afin de co-publier avec le service culturel de Colomiers le catalogue « Jazz’errance », et qui compte plusieurs plaquettes à son actif. La réalisation d’estampes et de livres d’artistes est un élément essentiel dans mon parcours, une sorte de clé de voute venant chapeauter les différents médias que j’investis depuis longtemps, leur donnant une présence au monde immédiate grâce à cette rapidité de mise en œuvre. Tout en publiant chez des éditeurs dits officiels comme Casterman, Delcourt, Rackham, Vents d’Ouest ou Bayard Presse, je n’ai jamais coupé les liens qui m’unissent depuis le début avec le milieu de la BD alternative, des publications underground, tout le champ intermédiaire du graphzine.

Estampes en sérigraphie : la véritable passerelle entre bande-dessinée et art contemporain.

« Marcel Duchamp contre Béta Bloquant » (Sérigraphie 5 passages – La Graine a Rugi Editions – 2016)

Car ce qui m’intéresse au plus haut point dans la production d’images en sérigraphie réside dans le fait que cette méthode de reproduction tisse un lien direct, immédiat, avec le spectateur. Sans intermédiaire. Rapide et accessible à tous. Peu chère, l’image ainsi produite possède un pouvoir de pénétration directe que ne peut déployer l’œuvre unique en peinture. Le cadre ainsi investi n’est plus seulement l’exposition, mais rejoint la production en série (même à faible tirage!) dans l’optique d’une plus grande démocratisation de l’icône réalisée. Mécaniquement crée et reproduite. Un des premiers à utiliser ce média, Andy Warhol ne déclarait-il pas dans son texte « What is Pop Art ? » que s’il peignait de cette façon, c’est parce qu’il voulait être une machine, rien qu’une machine, en ayant parfaitement conscience que tout ce qu’il « produisait alors comme une machine, c’était exactement cela qu'(il) voulait faire ! » La reproduction semi-mécanique devenant ainsi un élément constitutif de la création même : scanner des dessins, utiliser des fragments de peinture, tracer, peindre directement sur les typons, transformer des bouts de photos en tramé-simili sur l’ordinateur, construire sa composition sur Photoshop, varier ses couleurs à l’impression ; toutes ces opérations influant de manière décisive sur l’image. Car il s’agit bien de moduler des « versions » d’un travail particulier, mouler sa production dans la reproduction. Et ainsi produire au même rythme que créer. Cette possibilité d’une autonomie de production étant fondamentale afin de donner naissance aussi régulièrement qu’en peinture à des œuvres non-standardisées, diffusables : multiples, estampes, livres d’artistes, affiches, graphzines… quels que soient le nom accolé à ces réalisations, l’essentiel consistant à les projeter vers l’extérieur quasiment dans le même tempo que leur création. Car la sérigraphie induit un positionnement transversal, une démarche d’autogestion et l’affirmation de récupérer la maîtrise de toutes les étapes de son travail, depuis la conception et la fabrication jusqu’à la vente elle-même. D’autre part se pose, par l’entremise de cette technique de reproduction populaire, l’affirmation de références graphiques, culturelles, artistiques puisées absolument partout, dans les gravures des planches anatomiques du XIXe siècle aussi bien que dans les ex-votos mexicains du début du XXe siècle, dans les pulps américains autant que dans les fresques de Giotto ou dans les mosaïques byzantines de Ravenne, chez les graffeurs de tout poil aussi bien que chez un Gabriel Orozco et ses croquis d’installations. Un mescladis d’influences. J’ai toujours mangé à tous les râteliers ! Le développement de mon travail pictural en direction de l’estampe sérigraphiée me permettant tout naturellement d’établir un pont entre mes différentes disciplines : peinture et BD, mais également littérature puisque la publication de mes textes s’accompagne de dessins en résonance avec les mots. Le livre ou l’image, ainsi reproduits, faisant fi des carcans inhérents à tout milieu. J’ai été nourri de ce syncrétisme depuis mes premiers dessins, depuis l’enfance et les séquences inaugurales dont je parlais au tout début. Comme un réflexe : je ne sais pas hiérarchiser par genre, uniquement par affinités électives. Car mes admirations également ont suivi un développement rhyzomique, anarchique, viral. Outre les artistes underground de la scène française (para-BD, graphzines, etc…) je me suis toujours senti en résonance avec la démarche des américains de la « Bad Painting », lesquels pratiquaient une peinture figurative, baroque, largement influencée de cultures et idéologies marginales (BD, science-fiction, graffitis, affiches de pub, culture punk-rock et influences populaires hispano-américaines ), revendiquant un mauvais goût salvateur et un anti-intellectualisme opiniâtre, dont Basquiat a été le plus éminent représentant en compagnie de Keith Haring, Julien Schnabel ou Kenny Scharf. Parallèlement la position volontairement insouciante, hédoniste, des « Nouveaux Fauves » allemands à partir des années 80, tel un Georg Baselitz, un A. R. Penck ou plus particulièrement le regard d’un Martin Kippenberger déclarant : « En peinture, tu dois chercher les bricoles qui restent à peindre. On constate que l’œuf n’a pas eu son compte, que l’œuf sur le plat n’a pas eu son compte. La banane, Warhol l’avait déjà eue. Alors tu te trouves une forme, il s’agit toujours d’anguleux, de carré, de tel ou tel format, de la section d’or. L’œuf est blanc et insipide, comment en faire naître une image colorée ? » trace les contours particuliers d’une dérision toute empreinte d’une fraicheur décapante, également basée sur la production de multiples ou de livres bricolés en photocopie, de monotypes, de production en fanfare.

©Alain Garrigue (extrait de « Boulographies », La Graine a Rugi Editions)

 

 

 

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